Rivarol n° 3031 du 27 janvier 2012, entretien de Robert Spieler
RIVAROL: Vous êtes l’auteur de plusieurs livres de référence, dont La France LICRAtisée, Révolutionnaires juifs et Le CRIF, un lobby au cœur de la République. Votre nouveau livre a pour titre: FN… Tout ça pour ça!, sous-titré La très étonnante évolution du FN. Dites-nous quels sont vos objectifs en écrivant un livre tout de même critique envers le FN. Et très réservé à l’égard de Marine Le Pen.
Anne Kling: En retraçant l’historique d’un mouvement qui a toujours été considéré par le clan Le Pen comme une propriété personnelle et en établissant un état des lieux actuel, j’ai démontré une véritable appropriation du mouvement qui a été à l’origine de tous les échecs. Jamais son inamovible président n’a cherché à faire du FN un parti d’alternance crédible et ce, malgré des circonstances historiquement favorables. Il l’a géré comme un espace lui permettant, à lui personnellement, d’exister sur la scène politique française. Et même au premier rang, du fait d’une diabolisation qui en réalité a été bénéfique aux deux partenaires: au système et à Jean-Marie Le Pen.
A l’heure où la fille du chef a pris le relais, dans un matraquage médiatique dont le système a le secret, nous devons nous demander ce que cache la stupéfiante promotion dont elle est l’objet. Car ce virage à 180° est éminemment suspect. Après avoir diabolisé, ou fait mine de le faire, le père durant trente ans, voilà que tout à coup le système dédiabolise la fille à tour de bras et lui ouvre toutes grandes les portes de ses media. Dans quel but?
R. : Vous affirmez que le système avait besoin du FN?
A. K. : Il est évident que le système avait besoin du FN qui remplissait plusieurs fonctions des plus utiles. Celle de bouc-émissaire, la fameuse «lepénisation des esprits» étant naturellement de sa faute et non de celle des irresponsables politiques incapables de résoudre les problèmes qu’ils avaient eux-mêmes créés. Celle de soupape de sécurité car il fallait bien que le bon peuple pût exhaler sa rancœur à intervalles réguliers avant de rentrer sagement dans le rang. Et bien sûr, il a servi, c’était même sa fonction principale, à maintenir la gauche au pouvoir puisque la droite a toujours eu interdiction formelle, pour des raisons de moralité, de s’allier au diable.
Or, à partir du début des années 2000, ce scénario bien huilé a commencé à connaître quelques couacs. Une nette recrudescence d’actes avérés d’antisémitisme dans les banlieues dites sensibles a provoqué une sensible évolution et une instrumentalisation nouvelle du mouvement.
Tout à coup, avec un bel ensemble, les media du système se sont mis à ouvrir toutes grandes leurs colonnes, leurs radios, leurs télés, à la fille du président du parti maudit. Pour quelles raisons? Parce qu’elle était télégénique et avait la langue bien pendue? Allons donc! Son père lui aussi était télégénique et n’avait pas sa langue dans sa poche. Parce qu’elle faisait vendre du papier? Et alors? Son père en faisait vendre tout autant.
L’explication est trop courte et il faut chercher ailleurs en creusant un peu plus profond. Il faut chercher du côté des raisons politiques d’une dédiabolisation du parti qui est actuellement orchestrée comme l’avait été en son temps son exact contraire. A quelles fins?
R. : Vous évoquez la naissance du FN. Qui ne fut pas créé par Jean-Marie Le Pen.
A. K. : A la création officielle du FN, le 5octobre 1972, Jean-Marie Le Pen a déjà passablement bourlingué à travers la IVe République, avec des succès divers: élu député poujadiste de la Seine en 1956, à l’âge de 27ans, réélu en 1958 sous l’étiquette du CNIP, il est finalement battu aux législatives de 1962. Commençait alors pour lui une longue traversée du désert politique.
Il va être inopinément remis en selle par Ordre Nouveau (ON). Ce mouvement nationaliste, né en 1969, envisage dès 1971 la création d’un parti unitaire, d’un front national destiné à rassembler la famille nationaliste éparpillée, un peu sur le modèle du Mouvement Social Italien (MSI). Ce rassemblement est officiellement annoncé lors du 2e congrès d’ON en juin 1972, sous le nom de Front national pour l’unité française (FNUF). Ses initiateurs se mettent en quête d’un président pour en prendre la tête mais, pour diverses raisons, se voient opposer un refus de la part des candidats initialement pressentis : Georges Bidault, Jacques Soustelle, Jean-Louis Tixier-Vignancour et Pierre Sergent.
La nouvelle fédération voit néanmoins le jour quelques mois plus tard, le 5 octobre 1972. Son appellation initiale un peu compliquée est réduite dans les faits à Front national tout court. Elle se dote d’un bureau central de six membres, à savoir deux représentants d’ON: Alain Robert et François Brigneau, un ancien de l’OAS: Roger Holeindre, Pierre Bousquet, du journal Militant, Jean-Marie Le Pen et son ami Pierre Durand. Le problème de la présidence étant toujours ouvert, c’est finalement Le Pen, en raison de sa notoriété et de ses états de service comme ancien député, qui est désigné à ce poste par ses associés. Le voilà enfin président. Certes, mais en liberté étroitement surveillée par Ordre Nouveau. La dissolution d’Ordre Nouveau, en même temps que celle de la Ligue communiste d’Alain Krivine, va rebattre les cartes. Le Pen est désormais seul maître à bord…
R. : Et puis, en 1981, l’arrivée de la gauche au pouvoir…
A. K. : Jusqu’à cette date fatidique, les résultats électoraux du FN sont des plus médiocres, lui interdisant tout rôle d’aiguillon ou de nuisance. C’est la gauche enfin officiellement aux commandes— et son subtil président— qui vont puissamment aider au décollage d’un mouvement qui se révélera fort utile à l’avenir. Pour eux.
N’oublions pas que François Mitterrand et Jean-Marie Le Pen se connaissent bien pour s’être croisés dans les couloirs de la IVeRépublique. Tous deux ont été élus députés le 2 janvier 1956, quoique naturellement dans des formations différentes. Et, à l’époque, ils avaient siégé de concert à la commission des affaires étrangères. Par la suite, en 1962, ils s’étaient retrouvés témoins à décharge lors du procès du général Salan.
N’oublions pas davantage les nombreuses accointances de jeunesse du président socialiste avec l’extrême droite, ainsi que ses amitiés fidèles, qui lui furent abondamment reprochées par la suite en de nombreux ouvrages. C’est qu’il n’avait pas la vision manichéenne de l’histoire imposée par les lobbys, qui est désormais de règle.
Sans forcément aller jusqu’à l’entente avérée, il faut reconnaître que bien des points de convergence existaient entre les deux compères. Proximité qui facilita grandement le jeu de rôles «toi méchant moi gentil» qui ne tarda pas à s’installer pour le plus grand bénéfice de chacun.
Alors qu’il n’exista jamais le moindre atome crochu entre Chirac et Le Pen dont la vive animosité réciproque a imperturbablement traversé les décennies pour subsister aujourd’hui, intacte.
R. : Pourquoi cet étonnant anti-lepénisme de Chirac? Vous parlez notamment dans votre livre de «promesses de Chirac aux officines juives».
A. K. : Sans vouloir sonder les reins et les cœurs, on peut hasarder sans trop de crainte de se tromper au moins deux raisons essentielles à cette hargne constante dont les conséquences politiques furent importantes: tout d’abord les forts penchants communistes de Chirac dès sa jeunesse, alors que Le Pen a toujours fait preuve d’un anticommunisme sincère et virulent. Et deuxièmement, ses liens étroits, tout au long de sa carrière, avec les responsables communautaires juifs.
Voilà pour les raisons “avouables”. Moins avouable, mais politiquement facile à comprendre, à partir du moment où il lui sera strictement défendu de s’allier avec lui, la droite aura elle aussi intérêt à diaboliser le FN qui empiétait fâcheusement sur ses terres et venait saccager ses plates-bandes. Evidemment, si elle avait eu le droit de s’entendre avec ce concurrent encombrant, les choses eussent été différentes. Mais la gauche et les responsables communautaires juifs le lui avaient expressément interdit.
Car Chirac avait effectivement pris des engagements fermes auprès de ces responsables. Le fait n’est en rien un mystère puisque LeMonde le relate en ces termes le 26 mars 1986: «Enfin, les associations B’nai B’rith lancent un appel à la vigilance, attirent l’attention des partis de la nouvelle majorité contre toute tentation de vouloir reprendre les slogans extrémistes sur l’insécurité et les idées xénophobes à l’encontre des immigrés et rappellent aux représentants de ces partis leurs engagements pris, au cours des forums du B’nai B’rith, devant la communauté, déclarations reprises après proclamation des résultats du vote, de ne s’allier en aucun cas au Front national».
Voilà qui a le mérite de la clarté. Le B’nai B’rith a interdit tout rapprochement de la droite et de l’extrême droite. Et la droite obéit servilement.
En 1987, Chirac récidivera devant le CRIF en réaffirmant solennellement que jamais il ne contracterait d’alliance, ni à titre personnel, ni en tant que responsable d’un mouvement politique, avec tel ou tel parti d’extrême droite. Ce qui ne l’empêchera pas de perdre en 1988.
R. : Pourquoi Mitterrand a-t-il favorisé l’implantation du FN dans le paysage politique français ?
A. K. : Enfin parvenue à l’Olympe, la gauche se rend vite compte qu’il est plus facile de «changer la vie» dans les discours que dans la réalité. Les lendemains qui devaient chanter cèdent rapidement la place aux réveils douloureux. L’immigration se fait de plus en plus visible et revendicative, la délinquance explose et la crise sociale s’amplifie, sur fond de chômage et de mondialisation.
Face à ce constat, il est clair que la droite classique risque de reprendre des couleurs. Et même de ravir à terme à la gauche ce pouvoir si longtemps convoité. Heureusement, l’Elysée est occupé par un président qui ne manque ni de ressources ni de passerelles. La solution se trouverait-elle du côté de l’extrême droite? Il sait, pour bien l’avoir pratiquée, qu’elle ne présente aucun danger réel. L’idée de faire grimper le FN au détriment de la droite classique commence à faire son chemin dans l’esprit présidentiel. Le succès de cette stratégie passe par l’accès aux media, notamment à la télévision, et Mitterrand va faire le nécessaire en ce sens. Le résultat ne se fait pas attendre: dès 1983, les scores électoraux du FN décollent enfin.
Mais voilà: faire grimper le FN au détriment de la droite classique est une chose. Voir s’allier ces deux adversaires en est une autre, toute différente! C’est même un danger mortel pour la gauche.
Il faut donc à tout prix empêcher ces alliances. Ce sera le rôle assigné à la diabolisation, véritable assurance-vie des socialo-communistes.
Ce grand tabou jeté par les excellences morales du pays sur un parti qui ne présente aucun danger réel, mais de grands avantages pour la gauche, va charger la droite d’un handicap insurmontable. Et installera le FN dans son périmètre bien délimité.
R. : Vous parlez de cette «réécriture de l’histoire en forme d’imposture» à propos de l’assertion “FN=Vichy”?
A. K. : A la fin de la guerre, les communistes triomphent. Ce sont eux qui imposent alors le mythe de la gauche résistante et de la droite collaboratrice. Cette droite “collaboratrice” devait par conséquent être châtiée pour l’éternité. Aussi incroyable que cela paraisse, la gauche dans son ensemble— alors même que le totalitarisme communiste mettait les peuples à genoux dans une bonne partie du monde— parvint à imposer l’idée qu’elle seule incarnait l’avenir, le progrès et la solidarité.
Le régime de Vichy fut assimilé à l’ordre bourgeois, au conservatisme, au profit, à l’égoïsme sous toutes ses formes. Ainsi qu’à l’odieux antisémitisme. Et à la droite, naturellement.
Cette réécriture de l’histoire en forme d’imposture a été puissamment réactivée lors de la percée du FN. Le plat était tout prêt, il suffisait de le réchauffer. Ce qui fut fait. Pour diaboliser le mouvement, il suffisait d’en faire l’héritier du régime de Vichy. Répétée matin, midi et soir, cette antienne ne pouvait que finir par pénétrer les cervelles malléables des électeurs. Puisque tous les media s’y mettaient, et la télé aussi, ça devait forcément être vrai, non?
Du côté de la “droite”, ce ne sont pas les idiots utiles qui manquèrent qui, par ignorance crasse de l’histoire et/ou par pusillanimité, n’eurent pas même l’idée ou le courage de répliquer en rappelant aux vertueux donneurs de leçons les horreurs du communisme.
R. : Jean-Marie Le Pen a-t-il réellement tenté de se rendre en Israël?
A. K. : En 1986/87, Jean-Marie Le Pen est sur un petit nuage: député européen, député national— car en ces heureux temps, les deux mandats n’étaient pas encore incompatibles—, riche à millions grâce à l’héritage Lambert, il envisage l’avenir avec sérénité. Et la présidentielle de 1988 avec. Car il y croit, alors. Il doit donc asseoir sa crédibilité pour apparaître en France comme un homme d’Etat potentiel. Et amadouer la communauté juive de France, ce qui n’est pas le plus simple. C’est dans ces dispositions qu’il entreprend en 1987 une série de voyages à l’étranger.
En février, Le Pen s’envole pour les Etats-Unis pour y rencontrer Edgar Bronfman, président du Congrès Juif Mondial. L’objectif est de normaliser les relations du mouvement avec la communauté juive et de préparer le voyage en Israël qui constitue le point d’orgue obligé de toute carrière politique digne de ce nom. On ne va plus à Canossa, on va en Israël à présent. Les temps changent, l’esprit demeure.
Mais voilà: les responsables communautaires français réagissent violemment à cette rencontre à New York et font part sans équivoque de leur opposition. Ils sont viscéralement hostiles à une normalisation qui ferait capoter tout le montage “médiatisation/diabolisation” mis sur pied dans l’hexagone. Ces Américains ne comprennent rien aux affaires françaises. Ils n’ont pas saisi que Le Pen, qui n’a pas encore “dérapé” à ce moment-là, doit rester pour toutes sortes de raisons le grand méchant loup de la politique. On peut donc penser que c’est ce veto des responsables communautaires français qui fit capoter en fin de compte le voyage en Israël. Et non pas le «point de détail» qui n’interviendra qu’en septembre de la même année.
R. : A-t-il “dérapé” volontairement? Votre analyse?
A. K. : Jean-Marie Le Pen est un vieux routier de la politique. Impossible de lui faire l’injure de la naïveté ou de la méconnaissance des ressorts qui régissent la vie politique du pays. Il connaît parfaitement le poids des lobbys et l’influence déterminante de certains d’entre eux sur les carrières faites et défaites en fonction du degré de soumission à des non-dits impératifs.
Lors de l’affaire du «point de détail», en septembre 1987, il a été dit et redit que Le Pen s’était trouvé piégé, avait fait une énorme bourde, laissé échapper le mot infernal sans réfléchir, etc. Curieux. Voilà un homme qui manie admirablement le verbe, dont l’expérience politique s’étend sur plusieurs décennies. Cet homme connaît parfaitement le contexte politico-communautaire français très particulier et la sensibilité plus qu’exacerbée sur ces questions. Sans parler de l’instrumentalisation qui en est faite, il est bien placé pour le savoir.
Et il lâcherait ce «point de détail» par inadvertance? C’est assez difficile à croire. Dans le meilleur des cas, si l’on peut dire, c’était une formulation extrêmement malheureuse. Dans le pire, une provocation délibérée. Survenue dans un contexte de sondages très favorables: il planait alors à des 18% (Ndlf: ce que semblent oublier les laudateurs de Marine en parlant de d’intentions de vote jamais atteintes). Ce qui rend d’autant plus étonnant qu’il ait choisi ce moment-là pour lâcher une provocation de ce calibre. Quoi qu’il en soit, son ascension devenait dangereuse pour la classe politique et il était urgent de faire retomber le soufflé, d’une façon ou d’une autre.
R. : Le FN a-t-il fait ‘trembler” le système? Pourquoi ne l’a-t-il pas abattu?
A. K. : Il est clair que Le Pen a toujours obstinément refusé tout avenir au FN en dehors de lui et a constamment voulu faire accroire, tant aux militants qu’aux électeurs, que le parti ne pouvait exister sans un Le Pen à sa tête, seule et unique condition de son succès.
Et puisqu’il s’est toujours considéré, non seulement comme le numéro un du mouvement, mais comme le seul et unique numéro existant, c’est à lui, et à lui seul, qu’incombe en priorité la responsabilité de l’échec.
Car au moment de la passation des pouvoirs entre le père et la fille, il est clair que l’échec politique du FN est patent. Jamais, malgré les circonstances exceptionnellement favorables, si l’on ose dire, ce mouvement n’a réussi à s’imposer comme une alternative crédible aux yeux des Français. Jamais il n’a fait “trembler” le système, contrairement à ce qu’affirmaient à intervalles réguliers les gros titres racoleurs des media pour entretenir la fiction et faire vendre du papier.
Bien plus grave, avec la complicité active du système à qui il a rendu là un énorme service, Le Pen a réussi à accaparer tout le terrain national et identitaire en diabolisant délibérément par ses outrances les idées qu’il prétendait défendre. Il est parvenu ainsi à stériliser les suffrages de toute une partie de la population, la plus vulnérable, celle qui plaçait ses espoirs en un parti perçu comme le seul capable de résister à l’arrogance de la classe politique. Une population fragile qui ne se doutait guère qu’elle était “représentée” par un milliardaire dont les préoccupations premières ne rejoignaient pas forcément les siennes.
Cette stagnation s’étend quand même sur vingt-cinq années. S’il est exact que durant tout ce temps le mouvement a dû lutter contre des ennemis extérieurs nombreux et déterminés— et contre la diabolisation orchestrée—, force est de constater que les raisons internes à ce surplace ont été au moins aussi déterminantes. Et sans doute davantage. Des raisons liées à l’ego dévastateur du président et à son refus obstiné d’encourager l’émergence de nouveaux talents. Couper toutes les têtes qui dépassaient et durer, encore durer, toujours durer, ont constamment été ses préoccupations. Au détriment du développement du mouvement qui, de purges en exclusions et en départs plus ou moins volontaires, a fini par virer au huis clos familial que nous connaissons aujourd’hui.
Robert SPIELER
http://la-flamme.fr/